Le Musée Itinérant

Le projet Litus : Quentovic

mercredi 23 septembre 2015, par Tyranus

Tremissis de Dagulf

Cette monnaie est la reproduction d’un tremissis de Dagulfus, monétaire en fonction vers 580-590 à Wicus (estuaire de la canche). Cette réplique a été frappée par J-L Pommerolle avec le coin qu’il a réalisé pour Le Musée Itinérant. Elle est réalisée en alliage cuivreux alors que l’original était composé d’un alliage en or (96.10% or ; 2.82 argent ; 1.07 cuivre.) Elle mesure 11mm de diamètre (comme l’original qui par ailleurs pèse 1g 38).
La monnaie porte les mentions IN VVIC PONTIO (avers) et +DAGULFUS MNT (revers).

Qu’est-ce qu’un tremissis ?

Le tremissis correspond à un Tiers de Sou (Solidus). C’est l’empereur Constantin Ier qui , au IVème siécle, créé le solidus, une monnaie de 4,5 g d’or « pur ». Cette monnaie demeure stable au point de perdurer dans l’empire d’orient, puis byzantin jusqu’au XIème siècle. Parmi les sous-multiples du sou, le tremissis (ou triens) est celui qui va connaitre une continuité en Gaule mérovingienne. En effet, les rois barbares adoptent le système monétaire romain et font frapper des solidus et surtout des tremissis ou trientes en suivant au départ les modèles de l’empire d’Orient. Les tremisses pèsent de 1, 1 à 1,5 gr soit en moyenne 1, 3 gr. Ce sont surtout ces monnaies là qui circulent. Elles correspondent à quatre deniers en monnaie de compte romaine.
Les premières monnaies frappées en Gaule après la chute de l’empire d’Occident sont des copies de monnaies byzantines (500-587). A partir 560-570 apparaissent les premiers monnayages locaux qui ne sont plus des copies serviles de modèles impériaux. La période 587- 670 (V ) est celle du monnayage local avec marques de lieux et noms des monétaires. C’es tà cette catégorie que se rattache le tremissis de Dagulfus (v 580-590) qui comporte à la fois le nom du monétaire et celui du lieu d’émission (Wicus).Après 670, commence la période du monnayage d’argent (denier) ; les dernières frappes d’or étant réalisées à Marseille à la fin des années 670.
Les monnaies de Dagulf possèdent un pourcentage d’or important (de 97.2 à 87.2). Il est intéressant de noter qu’après lui les monnaies de Wicus perdent de façon conséquente du titre, le pourcentage d’or tombant à 65% puis moins… En cela, elle suivent l’évolution globale des monnaies mérovingiennes.

Wicus ?

Les premiers tremissis de l’atelier monétaire de l’estuaire de la Canche sont ceux de Morianus (C 580).
Il existe deux types de monnaies frappées au nom de Dagulf. Celle qui nous intéresse portant la mention IN VVICC PONTIO.
Wic in Pontio signifie Wic en Ponthieu c’est à dire le port en Ponthieu et donc Quentovic. Ce port sur la Canche, destiné à devenir avec Dorestadt l’un des principaux emporium du regnum Francorum est alors en Neustrie, possession de Clotaire II. Depuis le début des années 570, les royaumes francs sont alors déchirés par la guerre civile qui oppose les héritiers de Clotaire Ier puis leurs successeurs. En 600, Clotaire doit céder pour un temps à l’Austrasie le territoire du « duché Dentelin » (Les cités entre Canche et Escaut). L’enjeu de cette annexion est sans doute l’accès au commerce des Mers du Nord. ». Cependant, Quentovic étant situé sur la rive gauche de la Canche, il n’est pas certain de le port ait été concerné par ce changement de maitre. Quoiqu’il en soit Wic en Ponthieu est déjà un lieu important pour le commerce avec les royaumes anglo-saxon et entretient des liens avec Hamwitch et Sandwitch. Une monnaie de Dagulf a d’ailleurs été retrouvée dans le Kent. Par ailleurs, Quentovic est attesté comme poste de douane dès avant 779. La présence d’un monétaire sur ces lieux peut faire penser que c’était déjà le cas à l’époque de Dagulf (voir infra).

Qui était Dagulf ?

Dire simplement que Dagulf (vers 580-590) est le second monétaire chronologiquement connu de Wicus ne suffit pas à solder la question. .
En effet, le statut social des monétaires demeure incertain.

Pour G. Depeyrot, le monétaire peut être un homme libre comme un esclave. Se référant à certaines lois barbares, il relève que leur statut social est plutôt bas et les estime plus comparables à des forgerons ou orfèvres qu’à des artisans de haut niveau. Pour lui il existe deux groupes de monétaires. Les monétaires des cités et des grandes villes s’inscrivent dans la durée sous forme héréditaire ou/et corporative. Ils réalisent des frappes régulières et contrôlée en relation avec une administration locale. Les monétaires des vici et autres petits lieux du monde rural frappent de façon non réglementée ou contrôlée par un cadre administratif. Il y rattache les émissions à l’initiative de grands propriétaires ou des bandes armées contrôlant un territoire.
J. Lafaurie estime que la fonction de monétaire implique un contrôle administratif aussi bien sur la fabrication que l’émission. Le monétaire serait chargé de superviser lors du paiement des impôts et taxes la fonte de l’or prélevé, par des techniciens de l’orfèvrerie et du monnayage..
Les trémissi frappés à Besançon suggèrent que la caisse municipale et l’atelier monétaire étaient sous la responsabilité d’un seul et même personnage, fonctionnaire royal ou municipal.
Pour Jean Lafaurie, le terme de monetarius désigne donc le directeur d’un atelier de monnaie, le responsable local qui veille sur le trésor de la cité, de la villa, du fisc, du vicus mais aussi le monnayeur chargé des taches matérielles qui impliquent la transformation des métaux en monnaies ( fonte des alliages, fabrication des flans, gravure des coins par les scalptores et frappe par les signatores). Le monétaire décrit par J. Lafaurie correspond en somme à la première catégorie décrite par G. Depeyrot.
Dagulf était-il un tel homme ? Difficile de répondre avec certitude. Cependant, la présence supposée d’un tonlieu (cfr supra) milite en faveur d’un Dagulf responsable à la fois du prélèvement fiscal et de l’émission de monnaie.

Le processus de frappe.

Le métal en fusion (alliage) est transformé en lingot ou en plaque. L’objet est ensuite aplati par martelage et recuit successif.
A l’aide de grosses forces, la plaque est découpée des carrés ayant la taille approximative de la monnaie.

La mise au poids des carreaux est effectuée par pesage, par rognage et par mise en forme circulaire primaire. Il est plus que probable que c’est Dagulf lui même qui procédait à la vérification du poids à l’aide d’une une balance à branches égales (« gleicharmige Waage ») munie de deux plateaux. Ce type de balance semble avoir été utilisé, notamment pour le pesage des monnaies, entre le début du VIe et le début du VIIe s (trouvailles funéraires) avant d’être plus ou moins détrôné par les balances à tare fixe.
Le martelage de la tranche permet la mise en forme finale.
La frappe en elle même est réalisée au marteau par le signatores qui procède en position assise.

Bibliographie

Georges Depeyrot, Richesse et société chez les mérovingiens et les carolingiens, Editions Errance, Paris, 1994.

Michel Feugère, Georges Depeyrot , Max Martin, « Balances monétaires à tare fixe : Typologie, métrologie, interprétation » , Gallia. Tome 53, 1996. pp. 345-362.

Jean Lafaurie, « Tremissis Mérovingien inédit à Bâle », Revue numismatique, 1994, 6éme série, XXXVI, p 182-198.

Jean Lafaurie, « VVIC in Pontio. Les monnaies mérovingiennes de Wicus », Revue numismatique, 1996, Tome 151, pp 181-239.

Benjamin Leroy, « Les apports de l’expérimentation archéologique à la connaissance des monnayages mérovingiens » , Revue Archéologique de Picardie, 1, 2009, pp. 95-100.

Charles Meriaux, « Quentovic dans son environnement politique et religieux », in Quentovic, environnement, Archéologie, Histoire , UL3, Lille, 2010.

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