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Des « caftans » chez les Germains occidentaux...

mercredi 30 septembre 2015, par Tyranus

Des « caftans » chez les Germains occidentaux (Francs, anglo-saxons) ? Ve-IXe siècles

Lorsqu’on évoque à grands traits le costume masculin occidental du haut Moyen Âge, il est souvent question « d’une tunique, d’un manteau fermé sur l’épaule droite, et de pantalons ou de jambières qui pouvaient être fixées par des jarretières » [1]
. Cet ensemble se retrouve en effet aussi bien dans le mobilier des tourbières d’Europe du Nord (Thorsberg, par exemple) que sur les enluminures du psautier de Stuttgart ou les fresques de Mals.
Toutefois, un ensemble d’éléments nous incitent à penser qu’il a pu exister, entre le Ve et le IXe siècle une alternative au manteau de type cape. Il s’agirait d’un vêtement ayant la forme d’une veste à pans croisés, de type caftan. Ce terme étant quelque peu connoté (on pense tout de suite au monde oriental », nous préférerons celui de « veste ».

Nous exposerons ici les divers éléments qui attesteraient de l’existence de ce vêtement dans l’Europe occidentale du premier Moyen-Âge. Précisons d’emblée que les lignes qui suivent concernent uniquement le costume masculin, l’existence de « vestes » ou « manteaux » dans la garde-robe féminine de cette période étant pour sa part largement attestée et reconnue. [2]

I.Sources archéologiques.
On a l’habitude d’associer le port d’une cape à la présence dans une sépulture masculine d’une fibule, en règle générale sur l’épaule droite. Hors, il s’avère que dans le monde franc, les sépultures masculines ne contiennent plus ce type d’objet après Childéric, père de Clovis, décédé en 482 (notons d’ailleurs que la fibule contenue dans cette tombe est de tradition romaine, liée au statut de magistrat impérial du défunt). Il en va de même pour le monde anglo-saxon, puisque les rares cas de fibules associées à des tombes masculines pourraient être en fait des tombes féminines mal
identifiées. [3]
.
On peut supposer que la cape aurait alors été tenue par un lien textile, tel que le montrent nombre d’enluminures carolingiennes.
Si les fibules sont absentes des sépultures masculines, certaines d’entre elles, correspondant à des statuts sociaux élevés, ont livrés des éléments qui pourraient être mis en rapport avec des « vestes ».

La sépulture princière de Taplow (ci-dessus), dans le Buckinghamshire, datée du début du VIIe, a livré les restes d’un galon de fils d’or courant en travers du torse du défunt et passant derrière son cou. Pénélope Walton-Roger interprète cet élément comme les restes d’une « warrior-jacket ». [4]
Plus tard, au début du VIIIe siècle, la sépulture collective de Grosshöbing [5] présente sur l’un des défunts les restes d’un galon à fils d’or, interprété par Antoinette Rast-Eicher comme la trace d’un « manteau ouvert qui passe derrière le cou et se croise sur le devant » [6]

II.Les sources iconographiques
Si les traces archéologiques sont pour le moins ténues, l’iconographie de la période livre quelques représentations de ces « vestes ».

Bien connues et bien étudiées, les plaques embouties type « pressblech » présentes sur le casque de Sutton Hoo daté duVIIe siècle (cf ci-dessus), dans le trésor du Staffordshire (même période), ainsi que le bractéate de Pliezhausen [7] , présentent des personnages de guerriers vêtus de « vestes » croisées.
Plus près de nous, géographiquement et chronologiquement, le psautier dit « de Corbie » (Amiens - BM - ms. 0018), réalisé à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle, contient des enluminures méritant qu’on s’y attarde quelque peu. Les folii 26v, 31v,67r, 95r, 108v ou 123v montrent des personnages masculins vêtus d’un vêtement long, aux genoux, ouvert sur toute la hauteur et fermé par une ceinture. On a l’habitude d’associer la présence de ce vêtement dans ce manuscrit à une influence
des arts décoratifs du Proche-Orient. Si cette hypothèse est tout à fait recevable, notons néanmoins que les armes et protections portés par certains de ces personnages correspondent exactement à ce qui est connu de l’armement carolingien par le biais de l’archéologie (épée du type H de Petersen, umbones en ogives). Plutôt que de voir dans ce vêtement une symbolique « exotique », peut-être sommes-nous plutôt en présence d’un vêtement au contraire issu du vestiaire masculin germanique occidental.


Amiens, MS.0018, folio 67

III.Les sources écrites.
Nous disposons de deux textes, chacun à une extrémité de la période abordée ici, qui semblent évoquer des vêtements de type « veste ».
Le premier est la description donnée par Sidoine Apollinaire de l’entrée du prince Sigismer à Lyon en 470 (Epistola XX) : « Praeter hoc,vestis alta , stricta, versicolor, vix appropinquans poplitibus exertis ; manicae sola brachiorum principia velantes ; viridantia saga limbis marginata puniceis ; penduli ex humero gladii balteis supercurrentibus strinxerant clausa bullatis latera rhenonibus » ; « Ces guerriers avaient, en outre, des habits très-hauts serrés et de diverses couleurs, qui
descendaient à peine leurs jarrets saillants ; les manches de leurs habits ne couvraient que le haut du bras ; leurs sayes de couleur verte étaient bordées d’écarlate, et leurs épées suspendues à leurs épaules par des baudriers qui leur serraient les côtés ; ils portaient des robes fourrées, retenues par une agrafe. »
Le terme de « rhenone », en latin classique, désigne un « gilet » de peau.
Le second texte, lui aussi bien connu car souvent reproduit, est la description du costume de Charlemagne, donnée par Eginhard dans sa Vita et Gesta Caroli Magni :
« Ad corpus camisam lineam et feminalibus lineis induebatur ; deinde tunicam quae limbo serico ambiebatur, et tibialia ; tum fasciolis crura,et pedes calciamentis constrigebat, et ex pellibus lutrinis et murinis thorace confecto humeros ac pectus hyeme muniebat. » ; « A même la peau il portait une chemise et un pantalon de lin, qu’il couvrait ensuite de jambières et d’une tunique bordée de soie. Il portait des chaussures à ses pieds et ses jambes étaient enroulées dans des bandes de tissu. En hiver il protégeait sa poitrine et ses épaules avec une veste de peau de loutre ou d’hermine ».
Ainsi, ces deux textes attestent du port d’un vêtement de peau par les Francs, aussi bien au Ve qu’au IXe siècle.

Brève conclusion
S’il nous fallait synthétiser les données que nous venons de présenter, nous dirions qu’il semble vraisemblable que le monde germanique occidental (francs et anglo-saxons) ait connu l’usage d’un vêtement de type « veste » entre le Ve et le IXe siècle. Ce vêtement pouvait être fait de tissu ou de peau, simple ou ornés de galons d’or.
Après le début du IXe siècle, les textes et l’iconographie ne présentent plus de vêtement de ce type.Or, c’est approximativement à cette même période que les fibules masculines réapparaissent dans le mobilier archéologique franc et anglo-saxon.

Baptiste Legeron

Bibliographie :
Owen-Croker Gale, Dress in Anglo-saxon England, Boydell Press, 2007.
Owen-Croker Gale, « Dress & Identity », In : Hamerow, Hinton, Crawford (dir), The Oxford Handbook of Anglo-saxon archaeology,2011.
Périn Patrick, « Les tombes mérovingiennes de la basilique de Saint-Denis », In : Uta von Freeden, Herwig Friesinger et Egon Wamers (dir), Glaube, Kult und Herrschaft Phänomene des Religiösen im 1.Jahrtausend n. Chr.in Mittel- und Nordeuropa. Akten des 59. Internationalen Sachsensymposions und der Grundprobleme der frühgeschichtlichen Entwicklung im Mitteldonauraum, Bonn, 2009, p.173-183
Rast-Eicher Antoinette, « Textiles et costumes du Haut Moyen-Âge », Histoires et Images Médiévales, juin 2008, p.50-58.
Steuer Heiko, "Archäologische Belege für das Fehdewesen während
der Merowingerzeit", in:Uwe Ludwig (dir), Nomen et Fraternitas : Festschrift für Dieter Geuenich zum 65. Geburtstag. Berlin, de Gruyter, 2008, p. 343-362.
Walton-Rogers Pénélope, Costume in the Early Anglo-Saxon Cemetery at Saltwood, Kent, Part.2 : “The textile and costume”, The Anglo-saxon laboratory, 2014

Notes

[1Rast-Eicher Antoinette, Textiles et costumes du Haut Moyen-Âge, Histoires et Images Médiévales, juin 2008,p.50-58

[2Dans la sépulture de la reine Arégonde, par exemple (Périn 2009, p.179) ou dans le cimetière anglo-saxon de
Dover-Buckland (Walton-Rogers 2014, p.45).

[3Owen-Croker Gale, Dress in Anglo-saxon England, Boydell Press, 2007 p.104

[4Owen-Croker Gale, « Dress & Identity », In : Hamerow, Hinton, Crawford (dir), The Oxford Handbook of Anglosaxon
archaeology,p.111. Notons toutefois que l’hypothèse d’une bordure de cape est aussi évoquée.

[5Steuer Heiko, Archäologische Belege für das Fehdewesen während
der Merowingerzeit, in:Uwe Ludwig (dir), Nomen et Fraternitas : Festschrift für Dieter Geuenich zum 65.Geburtstag. Berlin, de Gruyter, 2008, p. 343-362

[6Rast-Eicher 2008, p.56.

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