Le Musée Itinérant
Accueil > Nos livres et nos articles > De la tourbière au scriptorium : à propos d´un vêtement mérovingien (...)

De la tourbière au scriptorium : à propos d´un vêtement mérovingien original

samedi 28 janvier 2017, par Garac

L’examen attentif de certains manuscrits carolingiens (Psautier de Corbie, Psautier Doré de Saint-Gall, par exemples) révèle la présence, sur les tuniques de certains personnages, d’un type de col assez original, consistant en une encolure ronde ou horizontale munie d’un amigaut latéral plus ou moins long.

Un orientalisme ?

Ce type de col a souvent été interprété comme un marqueur d’orientalisme ou d’archaïsme. En effet, des cols semblables se voient sur des sources byzantines plus tardives (fresques de l’île de Chios, XIe siècle) ou arabo-andalouses (coffret de Leyre, Pyxide d’Al-Mughira), et une tunique byzantine, découverte dans la grotte de Manazan en Turquie et datée du VIIIe siècle ou du Xe siècle, selon les interprétations, présente un col qui, s’il n’est pas strictement semblable, est proche dans sa conception du type qui nous occupe ici. [1]

Des preuves archéologiques ?

Pourtant, un corpus de trois découvertes archéologiques appartenant au monde germanique occidental prouvent que ce type de col était effectivement présent sur les tuniques masculines à la fin de l’époque mérovingienne [2] .

La plus ancienne appartient à la sépulture collective de Greding-Großhöbing en Bavière, daté de la seconde moitié du VIIe siècle. La fouille a livré sur l’un des défunts les restes d’un galon en fils d’or ornant le col de la tunique, et dont la disposition évoque la forme d ’un col du type décrit plus haut. Hélas, le reste du vêtement ne s’est pas conservé.

Ce n’est pas le cas du second élément du corpus, qui en revanche appartient à un défunt de rang bien plus modeste. En 1907, des ouvriers découvrent dans une tourbière à Bernuthsfeld, en Basse-Saxe, un squelette encore pourvu de ses vêtements. Ceux-ci consistaient en une tunique de laine, des bandes molletières et deux capes rectangulaires. La tunique, fortement reprisée, est doté d’un col rond, montant et ouvert sur le côté sur une longueur de 15 cm. Une datation C14 de la découverte a permis de donner une fourchette couvrant environ un siècle, de 680 à 775.
La tunique de Bernuthsfeld appartenait à un individu de rang vraisemblablement humble, et l’on peut se demander en quoi les tuniques portées par les membres de la classe supérieure différaient de celle-ci. Etaient-elles dotées de godets latéraux, afin de gagner en ampleur et en aisance ? On peut se poser la question, puisque les godets d’aisance sont connus très tôt dans le vestiaire mérovingien, comme le prouvent le fragment de tunique de Chelles/Oise, daté de la première moitié du VI ème siècle [3] , et la « Grande Robe » de la reine Bathilde, datable du troisième quart du VIIe siècle . [4]

Dernière pièce du corpus, une sépulture masculine de la nécropole d’Asseln-Darmstad. Nous n’avons pas encore eu accès, à ce jour, aux publications scientifiques concernant cette découverte, mais il semblerait que la fouille ait livré des éléments attestant le port par le défunt d’un col à amigaut décentré.

Des preuves iconographiques ?

Nous avons évoqué dans l’introduction de cet article la présence de cols à amigauts décentrés sur des enluminures carolingiennes,
Les plus anciens exemples se trouvent sur le Psautier de Corbie , réalisé au début du IX ème siècle dans le scriptorium de cette abbaye. Dans un précédent article, nous avions assimilé le vêtement porté par la majorité des personnages masculins à une « veste » de type caftan. Toutefois, certains détails ne collent pas avec cette identification, notamment le fait que l’ouverture visible sur le haut du buste ne soit pratiquement jamais alignée avec celle visible du bas du vêtement jusqu’à la ceinture (folii 31v, 61r,139r), ou des cas où la tunique n’est pas fendue sous la ceinture (portée par le futur roi David sur le folio123v).

JPEG - 247.6 ko
Psautier de Corbie, Folio 123v, BM Amiens, Ms.18.

La forme de tunique (col à amigaut décentré, ouvertures latérales jusqu’à la ceinture) visible sur les folii 31v ou 61r est assimilable à une tunique du type de celle découverte à Bernuthsfeld, l’allongement des figures propre à ce manuscrit donnant l’impression que l’amigaut ou les fentes latérales sont très longues.

Le Psautier Doré de Saint-Gall [5] , daté de la seconde moitié du IX ème siècle, présente sur son frontispice une représentation du Roi David, figure biblique, vêtu d’une tunique fendue sur les cuisses et dont le col possède un amigaut décentré.

JPEG - 85.6 ko
Psautier Doré, F.2r, St-Gallen, Stiftsbibliothek , Cod.Sang.22

On note un décalage chronologique entre les restes archéologiques de vêtements à col à amigauts décentrés et leurs représentations, celles-ci étant postérieures d’au moins une génération (datation la plus basse pour Bernuthsfled : 775, soit une génération avant la création du Psautier de Corbie).
Que peut-on déduire de cet écart ? Pourquoi avoir choisi de représenter des personnages vêtus d’un vêtement sans doute alors démodé ?

Cette dernière question contient sa réponse, Le choix d’un vêtement démodé peut se justifier par la volonté de renvoyer au passé (biblique, en ce qui concerne le Roi David du Psautier Doré).

Désigner l’autre ?
Mais il peut aussi être utilisé pour désigner l’Autre. En effet, Bernuthsfeld se trouve en Basse-Saxe, et les guerres saxonnes sont un épisode important du règne de Charlemagne. Si pour le lecteur franc de la fin du VIIIe siècle ou du début du siècle suivant, une tunique de ce type renvoie au costume saxon, son utilisation pour habiller des figures issues de l’Ancien Testament se justifie par une volonté de symboliser l’Etranger, qu’il soit saxon ou habitant d’une lointaine Terre Sainte [6]
Toutefois, il ne faut pas écarter la possibilité que dans le cas du Psautier de Corbie, ces tuniques n’aient pas de valeur symbolique, et renvoient à une réalité du costume carolingien, comme c’est le cas d’autres éléments de culture matérielle représentés dans ce manuscrit, bien connus archéologiquement et contemporains de la réalisation de celui-ci (umbos de boucliers en pain de sucre, épées du type H de Petersen, fers de lance à ailettes).

Notes

[2Ainsi que sur des vêtements religieux plus tardifs, sous la dynastie des Saliens (XIe siècle).

[6Notons aussi que la sépulture de Greding-Grösshobing se trouve en Bavière, territoire soumis tardivement au pouvoir carolingien. .

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0