Le Musée Itinérant
Accueil > Ressources documentaires > Grégoire de Tours

Grégoire de Tours

dimanche 25 janvier 2009, par Tyranus

Note : le texte ci-dessous nous a été offert par André-Yves Bourgès, auteur de l’excellent site Hagio-historiographie médiévale

Enfin débarrassé — grâce aux travaux récents de M. Heinzelmann, G. de Nie, W. Goffat, I. Wood, K. Mitchell, etc. (la liste n’est absolument pas exhaustive et il faut se reporter à l’excellente base de données bibliographiques, régulièrement actualisée par A.E. Jones et accessible en ligne) — de l’encombrante étiquette de « père de l’histoire de France », au demeurant inappropriée, Grégoire de Tours n’en demeure pas moins la principale source de l’histoire des royaumes mérovingiens, à l’instar de Cassiodore pour les Ostrogoths, Isidore de Séville pour les Wisigoths, Bède pour les Anglo-Saxons et Paul Diacre pour les Lombards ; mais ce matériau documentaire n’est pas seulement constitué, comme on a eu longtemps tendance à le considérer, par les dix livres d’Historiae, connus sous le titre fallacieux d’Histoire des Francs (Historia Francorum), il s’étend aussi à la seconde partie de l’œuvre de Grégoire, laquelle comprenait également dix livres : sept consacrés à des récits de miracles, le huitième à la vie de quelque vingt-trois saints gaulois (en vingt chapitres), le neuvième formant traité sur le psautier (dont il ne reste malheureusement que quelques fragments) et enfin le dixième portant sur les offices de l’Eglise (De cursibus ecclesiasticis), qu’un copiste postérieur a préféré intituler De cursu stellarum, parce que Grégoire y donne la manière d’observer le cours des étoiles pour savoir quand accomplir l’office divin. Cette liste, dressée par Grégoire lui-même et qui porte en elle-même sa logique, ignore plusieurs ouvrages qui ont été attribués à cet auteur sur la base d’indications données dans d’autres parties de son œuvre. Outre une préface, aujourd’hui perdue, qu’il indique avoir composée pour la mettre en tête du livre des messes composé par Sidoine Apollinaire, c’est le cas d’une passion des Sept Dormants d’Ephèse, connue en effet de Grégoire qui précise qu’il l’avait traduite en latin avec le secours d’un Syrien : quod passio eorum, quam Syro quodam interpretante in Latinum transtulimus, plenius pandit (De Gloria martyrum, cap. 95) ; mais c’est le style de l’écrivain qui autorise à ranger également parmi ses productions un livre des miracles de saint André. En revanche, il faut écarter l’attribution, proposée par certains manuscrits, des vitae de saint Aubin et de saint Maurille, qui sont sorties de la plume de Fortunat, et de la vita de saint Yriex, que l’on doit manifestement à un moine d’Attane.

A l’instar de la plupart des prélats gaulois de son temps, Grégoire de Tours appartient à l’aristocratie et descend de plusieurs lignées sénatoriales : on fait trop souvent l’impasse sur la manière dont cette noblesse terrienne, depuis assez longtemps convertie au catholicisme, s’était apparemment accommodée de la présence des Barbares, certains chrétiens mais hérétiques (les Goths), les autres encore païens (les Francs). Ainsi l’incontestable respect avec lequel Grégoire parle de Clovis, au demeurant le seul roi barbare à avoir embrassé le catholicisme, l’admiration qu’il témoigne aux Francs pour leur courage dans les combats, sans même d’ailleurs prononcer un mot de condamnation sur la pratique du suicide « d’honneur » qui paraît avoir régné au sein de cette caste guerrière, ou bien encore le fait que sa famille n’avait pas dédaigné de servir les nouveaux venus, ne sont sans doute pas incompatibles avec une certaine forme de recul à l’égard de ces derniers : l’excès même des critiques de Grégoire à l’encontre de Chilpéric ou de Frédégonde, sans traduire de véritable mépris, renvoie à une hostilité latente, prête à jaillir à l’occasion, qui pourrait bien s’enraciner dans la différence culturelle. En tout état de cause, une lecture de l’œuvre de Grégoire qui, enfin, ne prendrait pas au premier degré les propos de l’écrivain permettrait peut-être de découvrir, derrière la « naïveté » qu’on lui a souvent prêtée, une critique finalement assez virulente des nouveaux maîtres de la Gaule, à l’exception bien entendu de ceux qui accomplissaient ici bas l’œuvre de Dieu ; c’est le sens de la réflexion cynique concernant Clovis : « Ainsi chaque jour Dieu prosternait Ses ennemis sous sa main [celle de Clovis] et augmentait Son royaume, parce qu’il [Clovis] marchait d’un cœur droit en Sa présence, et faisait ce qui était agréable à Ses yeux » (Prosternebat enim cotidiae Deus hostes eius sub manu ipsius et augebat regnum eius, eo quod ambularet recto corde coram eo et facerit quae placita erant in oculis eius). De même faut-il sans doute relativiser la crédulité supposée de Grégoire, car un tel jugement de valeur n’est guère pertinent quand il est appliqué à l’auteur d’une vaste production hagiographique dont précisément la dimension miraculaire est prédominante.

Au total, l’œuvre de Grégoire, telle que cet écrivain en a conçu et exécuté systématiquement le projet et qui s’inscrit à l’évidence dans une démarche incontestablement eschatologique sans pour autant adopter, comme le fait remarquer M. Heinzelmann, « une forme stricte de millénarisme », constitue à elle seule une véritable bibliothèque des sources de l’historien : sources narratives (histoires, récits de miracles, vies de saints), sources liturgiques (fragments conservés sur le psautier, commentaire sur la célébration de l’office divin ; mais il nous manque malheureusement la préface sur le livre des messes). Les unes et les autres sont entremêlées, tissées et parfois comme ourlées de notations diverses qui dépassent leur cadre formel et convenu pour s’ouvrir sur les « curiosités » de l’époque : ainsi en est-il, par exemple, de la double liste des sept merveilles du monde qui figure dans le De cursu stellarum ; en outre, ces notations nous renseignent sur plusieurs centres d’intérêt de Grégoire — notamment l’observation météorologique et astronomique — et sur sa « bibliothèque », où figuraient les ouvrages d’auteurs qui ne sont plus connus que par lui ainsi que des ouvrages disparus d’auteurs pour lesquels nous avons encore une partie de l’œuvre. Autant dire combien sur ce seul aspect des sources, Grégoire demeure irremplaçable : réservoir inépuisable d’anecdotes et de faits divers, il a permis à tous les historiens de la période d’enjoliver leurs propres récits et de leur donner cette vitalité qui fait généralement défaut dans les travaux sur les Dark Ages. Son témoignage de contemporain est précieux à connaître pour reconstituer l’histoire interne des royaumes mérovingiens et de leurs principautés « satellites » (cf. la Bretagne, dont il est d’ailleurs le premier à mentionner le nom, consacrant ainsi l’installation continentale de colonies bretonnes insulaires) ; mais comme nous l’avons souligné, il convient désormais d’aller plus loin dans la démarche et d’aborder l’homme et l’œuvre dans une véritable perspective hagio-historiographique, plus globale, où l’histoire des événements, des institutions, des faits économiques et sociaux est désormais complétée par celle des faits culturels, des phénomènes religieux et des mentalités.

© André-Yves Bourgès, 2009

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0