Le Musée Itinérant

Beowulf

dimanche 25 janvier 2009, par Tyranus

Note : ce texte nous a été offert par Pierre Ventenat (Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Limoges)

Le récit mythologique Beowulf, plus ancien témoignage germanique, est parsemé de nombreuses références aux liens unissant les hommes dans la société germanique, représentant une réalité ancienne, issue d’une longue tradition. C’est un témoignage rare, assez préservé des influences chrétiennes, même si cette religion émaille parfois le récit, remplaçant les occurrences aux dieux anciens. Antérieur à la conquête normande et composé en vieil anglais, il retrace probablement des événements survenus au VIe siècle, de façon nettement héroïque. A la manière des récits mythologiques gréco-romains, l’histoire est celle d’un héros sur-humain accomplissant des épreuves symboliques, emplies d’enseignements et de valeurs. Ainsi apparaît la représentation que se faisaient les peuples germaniques de la dignité royale et de son rôle.

On voit que « le prince [est] détenteur des richesses » [1] et même « gardien du trésor commun » [2]. Le fait que le roi soit riche est donc avéré, mais la notion de propriété collective de la richesse induit une redistribution des biens royaux envers la collectivité. En effet, il possède des biens en abondance dans un but précis. Tout d’abord, il apparaît que le roi est « dispensateur des richesses » [3]. Les guerriers le perçoivent comme celui « qui les comblait de richesses » [4]. Les chefs concernés ici, sont en quelque sorte des modèles de la représentation germanique des rois. Par exemple, Hrothgar, roi des Scyldiens qui, bien que « vieil et chenu » [5], avait connu « succès au combat, [et] honneur à la bataille » [6], ce qui en faisait un grand souverain. La fonction royale n’était admise que si le chef était généreux [7]. Il est dit que le roi devait être « attentif au bien des siens » [8]. L’obligation pour le chef d’être généreux est particulièrement explicite au vers 1184-1187 : « J’ai bon espoir qu’il paiera largement de retour nos enfants en se rappelant tous les honneurs dont toi et moi, pour son plaisir et son profit, l’avons comblé, alors qu’il était tout jeune encore ». [9]. La nature des dons est importante, car au delà de la mention de richesses, on retrouve le don d’anneaux, symbolique dans les populations scandinaves, et les banquets toujours présents dans les cultures indo-européennes [10]. On peut donc se demander pourquoi les rois devaient être riche et pourquoi ils devaient partager cette richesse ?

Lors de la succession du roi Scyld, le jeune Beowulf (différent du héros de l’histoire) doit se plier à certaines pratiques :

« Ainsi doit le jeune guerrier se montrer généreux,
donner sans hésiter tant qu’il est avec son père
de sorte qu’en sa vieillesse il trouve à son tour
des compagnons sûrs lorsque viendra la guerre,
des proches à son service » [11]

Ce passage est très riche d’enseignement. Tout d’abord, on peut voir que la notion d’hérédité n’est pas totalement d’actualité dans les mœurs germaniques de l’époque. La notion de pouvoir dans les sociétés que nous dirons « archaïques », par commodité, est limitée par plusieurs éléments centrifuges. Plus la société a des cadres diffus, plus le détenteur du pouvoir est soumis à la notion fondamentale de don et contre-don [12]. La charge de chef, dans le cas présent, a intégré une partie d’hérédité, car il est dit qu’ « il lui (à Scyld) naquit un héritier jeune maître du manoir qu’envoya Dieu pour le salut du peuple » [13]. Mais, ce jeune a l’obligation d’être généreux, du vivant même de son père ; il doit s’assurer des soutiens pour pouvoir lui succéder sans risque. Or on voit également qu’il est fait mention de compagnons, d’hommes devant apporter leur aide au chef. Cette pratique est énormément évoquée dans Beowulf. Lors de l’ultime affrontement, alors que Beowulf vieillissant peine dans son combat face au dragon, Wiglaf, un de ses proches compagnons réprimande le reste de la troupe du chef :

« Je me souviens du temps où, prenant notre part d’hydromel
nous nous engagions envers notre suzerain
en pleine salle du festin, envers notre bienfaiteur,
à payer de retour ( ġyldan woldon) les armes qu’il nous donnait,
heaumes, roides épées, s’il lui arrivait
d’avoir besoin de nous » [14].

La notion de don généreux se complète donc d’une recherche explicite de soutiens auprès de guerriers. La formation de la suite du suzerain est en fait un ensemble de liens sociaux tissés par le chef grâce ses dons, réclamant, en contre-don, la fidélité de la part des compagnons. Cette notion est à rapprocher de celle du gage du vieux droit germanique mis en lumière par M. Mauss qui « démontre le danger qu’il y a à recevoir le gage (comprendre le don). Car il n’y a pas que celui qui donne qui s’engage, celui qui reçoit se lie aussi » [15]. De cette façon, après la mort de Beowulf, et ce malgré l’aide de Wiglaf, ce dernier met en accusation les autres membres de la suite du chef contre leur couardise et le fait qu’ils n’aient pas respecté le serment qui les liait au chef :

« Il est hélas possible à qui veut parler vrai
de dire que le suzerain qui vous donna ces précieuses armures,
dignes de cavaliers, que vous portez présentement,
quand au festin du clan il distribua à maintes reprises
aux convives de la grand-salle le heaume et la cotte de mailles,
comme le fait un suzerain à ses vassaux, les plus robustes
qu’il put trouver sur place ou au loin,
que c’est en pure perte qu’il donna ces armures,
qu’il s’en défit pour son malheur. Quand il eut à se battre
le roi n’eut guère à se vanter
de ses compagnons d’armes » [16]

Ici, le guerrier montre que le don du chef n’a pas reçu le retour obligatoire de la part de ceux qui l’ont accepté. S’étant engagé ils sont implacablement puni :

« Désormais la part des récompenses, le don de l’épée,
la jouissance du domaine ancestral, le foyer aimé,
tout cela devra être refusé à votre lignée. Privé de terre
chaque membre de votre famille
se sentira exilé, une fois que les princes,
même lointains, apprendront votre fuite,
votre conduite peu glorieuse. Mieux vaut la mort
qu’une vie d’infamie » [17]

Tacite aborde lui aussi ce thème : « Il est honteux pour les compagnons de ne pas égaler le courage du chef. Mais surtout c’est une flétrissure pour toute une vie et un opprobre d’être revenu d’un combat où son chef a péri » [18]. Le parallèle est très clair, d’autant que le rôle du membre de la suite est également décrit de la même façon dans les deux œuvres :

« Il ne m’a guère été possible de protéger
sa vie dans la bataille mais j’ai pourtant essayé,
en me dépassant, d’aider mon proche parent » [19].

Wiglaf a donc préservé son honneur en combattant bravement au côté de son chef et en triomphant avec lui de l’ennemi. C’est ce qui apparaît dans La Germanie, puisqu’il faut à un guerrier « le défendre [son chef], le sauver, rapporter à sa gloire ses propres exploits, voilà leur obligation la plus solennelle : les chefs combattent pour la victoire, les compagnons pour leur chef » [20]. Presque cinq siècles séparent les deux textes, et pourtant les pratiques évoquées sont très semblables.

La constitution des suites des chefs, véritables clientèles (au sens romain du terme), se réalise en fonction de plusieurs paramètres. Le plus souvent mentionné dans Beowulf est sans doute l’âge des hommes devant constituer cette clientèle. Le garde-côte intervenant dans l’œuvre dès l’arrivée de Beowulf sur la plage en bateau possède sa propre troupe : « Mes jeunes assistants, sur mon ordre, garderont votre vaisseau » [21]. La même expression est employée lorsque Beowulf recommande au roi Hrothgar de protéger sa troupe s’il ne remontait pas de la caverne sous-marine de la mère de Grendel : « Protège de ton bras mes jeunes compagnons » [22]. La distinction entre les différents âges des combattants est très explicite lors de la victoire de Beowulf sur le monstre Grendel : « De là revinrent les vieux compagnons et plus d’un jeune aussi » [23]. L’association d’idées qui est faite autour de ce thème de la jeunesse est explicitée par l’expression suivante : « les plus robustes qu’il put trouver sur place ou au loin » [24]. Les jeunes gens sont recherchés pour leur force physique et leurs capacités guerrières. Cette pratique se retrouve là encore chez Tacite : « Une insigne noblesse ou les grands mérites de leurs pères obtiennent la faveur d’un chef même à de tout jeunes gens ; ils se rassemblent autour d’hommes plus robustes, qui ont depuis longtemps fait leurs preuves, et l’on ne rougit pas de figurer parmi les compagnons. Bien plus, ce compagnonnage lui-même comporte des degrés, à la discrétion de celui auquel on s’est attaché ; il y a aussi une grande émulation pour savoir qui, parmi les compagnons, aura la première place et qui, parmi les chefs, aura les compagnons les plus nombreux et les plus ardents » [25]. Au delà de cet aspect, les chefs recherchent la fidélité de leur troupe. Lorsque Hrothgar parle de la mort de ses hommes, tués par Grendel, il parle de ses fidèles [26]. Cette notion se retrouve dans l’attitude des compagnons de Beowulf, désespérés de ne pas revoir leur chef :

« Les hôtes Gauts restèrent [les compagnons de Beowulf],
l’âme abattue, le regard fixé sur l’étang.
Ils souhaitaient sans y croire qu’ils reverraient
leur aimable seigneur » [27].

Les hommes se doivent d’honorer la mort du chef : « Dites à l’élite des guerriers de m’édifier un tertre funéraire » [28]. L’importance de cette valeur de fidélité est bien représentée par la fuite des anciens membres de la suite de Beowulf qui ont abandonné leur chef dans le combat :

« ceux qui avaient eu peur de se battre quittèrent le bois,
groupe de dix lâches, traîtres à leur engagement » [29]

Coupables et couverts d’infamie, ces hommes ne font plus partis de la société, il ne leur reste que l’exil. Dans les passages que nous avons abordé plus haut concernant le dernier combat de Beowulf et l’attitude de sa troupe, apparaissent, à travers la longue critique émise par Wiglaf, l’importance du respect du serment envers le chef et la stricte observance de cette directive sous peine de sanction sociale très forte : l’exclusion pure et simple de la société.

La constitution de la suite des chefs germaniques s’organise donc autour de la notion de serment que l’on retrouve à de nombreuses reprises dans Beowulf. Les groupes rassemblent des jeunes hommes qui reçoivent la richesse de la part du chef, mais aussi la protection et la promesse de gloire. En retour, ils sont tenus d’être fidèles en tout point à leur chef et de le servir par leur courage au combat. L’enchevêtrement des intérêts de chacun produit une cohésion très forte des hommes dans la société et dans la guerre. La légende de Beowulf est basée sur un substrat culturel et mythique qui structure les mentalités germaniques et scandinaves, expliquant, entre autres, la réussite de ces sociétés dans le premier tiers du Moyen Âge. Le lien d’homme à homme s’estompe par la suite, au fur et à mesure du renforcement des États et l’exercice du pouvoir, se manifestant alors d’une manière de plus en plus symbolique à travers la féodalité puis la « société de cour ». La structure sociale de nos pays occidentaux s’est construite à travers ce modèle.

(c) Pierre Ventenat, 2009

Notes

[1Beowulf, 2428 : sinc-a baldor « prince des richesses » (sinc-a génitif pluriel de sinc, n., « trésor »). Noter bealdor m. (variation de baldor) « prince », apparenté à beald « hardi » (anglais moderne bold).

[2Beowulf, 1852 : Hord-weard « gardien du trésor » sur hord n. « trésor » (anglais moderne hoard), apparenté au gothique huzd n. « trésor »

[3Beowulf, 607, 1170, 2071 : sinces brytta.

[4Beowulf, 3034 : ϸone ϸe him hringas gæf « celui qui leur donnait des anneaux » (hring-as : accusatif pluriel).

[5Beowulf, 357 eorl m. « guerrier » (mid his eorl-a génitif pluriel, « avec sa suite »), cf. vieux norrois, jarl « noble ». Le vieil anglais eorl (anglais moderne churl) s’oppose au vieil anglais ċeorl m. « paysan, homme libre de classe inférieure » (= vieux norrois, karl).

[6Beowulf, 64-65.

[7Beowulf, 1343, 2311 : sink-ġifa (ou °ġyfa) « donneur de trésors » (sinc n. « trésor = vieux saxon sinc). Composé du type vieux saxon bōg-gebo « donneur de torques » (<*bauga-geb-ōn), soit *sinka-gebōn. Ici datif singulier sink-gifan. Noter que le composé bēah-ġiefa (<*bauga-geb-ōn) est attesté en vieil anglais, non dans Beowulf mais dans La bataille de Maldon (= La mort de Byrthtnoth), vers 290. 2419 : gold-wine « chef généreux (littéralement « ami en or »). 2652 : gold ġiefa « donneur d’or » (<*gulða-geb-ōn).

[8Beowulf, 3182 : lēod-um (datif pluriel) « pour ses gens » līð-ost « le plus attentionné »

[9Beowulf, 1184 : mid gōde « avec bonté » ġyldan « payer de retour » (variation : ġieldan), anglais moderne yeld.

[10Beowulf, 80 : bēag-as, accusatif pluriel « des anneaux », dǣl-de, 3ème personne du singulier, au prétérit « il distribua ». bēag : germanique commun *baugaz m. « torque » (sur la racine beuga- « plier, tordre »). Cf. vieux norrois baugr m. « anneau », vieil anglais bēag « couronne, anneau », vieux saxon bōg-gebo « donneur de torques ».

[11Beowulf, 20 à 25. 20 : Swā sċeal (« ainsi doit ») ġeong guma (« (le) jeune homme ») gōde (« (de) bonnes actions », adjectif substantif, accusatif neutre pluriel) ġewyrcean (« accomplir »). 21 : from-um (« (avec de) splendides », adjectif datif pluriel) feoh-gift-um (« de riches présents », datif pluriel). Feoh (

[12Beowulf, 1184 : ġyldan « payer de retour ».

[13Beowulf, 12-13.

[14Beowulf, 2633-2638. 2636 : ġyldan : « payer de retour » cette expression est à la base même de la théorie du don et du contre don de M. Mauss. Dans ce passage on peut remarquer l’analogie entre les dons de Beowulf à sa suite et le texte de Tacite, La Germanie, 14, 4 : les guerriers « exigent en effet de la libéralité de leur chef ce cheval de bataille, cette sanglante et victorieuse framée ; la table du chef avec ses apprêts grossiers mais abondants, leur tient lieu de solde », exigunt enim principis sui liberalitate illum bellatorem equum, illam cruentam uictricemque frameam. Nam epulae et quamquam incompti, largi tamen apparatus pro stipendio cedunt.

[15M. Mauss, Essai sur le don, Paris, 2008, p 215.

[16Beowulf, 2864-2874.

[17Beowulf, 2884-2891.

[18Tacite, La Germanie, 14, 1-2 : Cum uentum in aciem, turpe principi uirtute uinci, turpe comitatui uirtutem principis non adaequare. Iam uero infame in omnem uitam ac probrosum superstitem principi suo ex acie recessisse.

[19Beowulf, 2877-2879.

[20Tacite, La Germanie, 14, 2 : Illum defendere, tueri, sua quoque fortia facta gloriae eius adsignare praecipuum sacramentum est. Principes pro uictoria pugnant, comites pro principe.

[21Beowulf, 293-294 : magu-ϸeġn-as (nominatif pluriel), « jeunes assistants » (sur mӕġ- m. « jeune homme »).

[22Beowulf, 1480 : mago-ϸeġn m. « jeune compagnon » (ici datif pluriel -um).

[23Beowulf, 853-854 : eald-gesīðas : « les vieux compagnons ». swylce ġeong maniġ : « et plus d’un jeune aussi ».

[24Beowulf, 2869-2870.

[25Tacite, La Germanie, 13, 2-3 : Insignis nobilitas aut magna patrum merita principis dignationem etiam adulescentulis adsignant : ceteris robustioribus ac iam pridem probatis adgregantur, nec rubor inter comites adspici. Gradus quin etiam ipse comitatus habet, iudicio eius quem sectantur ; magnaque et comitum aemulatio, quibus primus apud principem suum locus, et principum, cui plurimi et acerrimi comites.

[26Beowulf, 487 : holdra génitif pluriel, hold « loyal ».

[27Beowulf, 1602-1605.

[28Beowulf, 2802, hlǣw ġewyrcean « édifier un tertre » (hlǣw donne en gothique hlaiw n. « tombe, tombeau »). Terme de civilisation emprunté par le vieux slave xlěvŭ, -a m. « étable ». En propre « cabane ». La racine indo-européenne est *ḱley- « incliner ». Partir d’un type *ḱloy-wó- « incliné, qui est en pente ». Le tumulus forme une pente douce (cf. latin clīuus m. « pente »). Culture dite des kourganes.

[29Beowulf, 2846-2847 : trēow-logan tȳne « dix hommes traîtres à leur parole ». Second membre de composé en °loga (<*lug-ōn). Racine germanique leuga- « mentir » (gorthique liugan, allemand moderne lügen). Correspond au vieux saxon treu-logo « qui brise, trahit son serment, parjure ».

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