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Les origines du nom de Fécamp

mercredi 12 novembre 2008, par Tyranus


Cet article est initialement paru dans les Annales du patrimoine de Fécamp. Auteur : Yannique CADIOU DELABOS

« FISCANNUM »

 Réflexions à propos d’un toponyme.

« Fécamp ». Le toponyme résonne encore comme une énigme : quelle origine, quelle histoire, quel sens lui attribuer ? Ce questionnement est le fondement de cet article d’approche, qui met les éléments en relation : la forme du mot et ses déformations successives, les toponymes similaires et l’histoire du lieu. Le problème, en effet, n’est pas résolu et la multiplicité des interprétations a tendance à en minorer l’intérêt respectif. Aussi, l’objectif n’est-il pas ici, après avoir rapidement répertorié les théories, d’en proposer une nouvelle, mais de mettre en évidence des axes de recherche.

 Un toponyme germanique…

Parler du nom de « Fécamp », en rechercher le sens appelle toujours des interrogations. La première peut-être concerne les interprétations données au sujet de ce toponyme au cours des dix-neuvième et vingtième siècles. Pourquoi sont-elles aussi nombreuses ? Comment déceler la bonne ? La plus récente est généralement considérée comme plus juste. Développée dans les années 1960-1970 par François de Beaurepaire, elle rattache Fécamp aux toponymes d’origine germanique. Ainsi, la forme ancienne « fiscannum » , attestée dans la charte de Charles le Chauve en 875, dérive de la racine indo-européenne « fisk », poisson. Fécamp est donc un « lieu situé le long de la rivière pleine de poissons ». Le cours d’eau est ici éponyme : « …le nom de Fécamp est emprunté à l’ancien nom de la rivière de Valmont ; il contient l’élément indo-européen fisc, poisson, … » [1]. Charles Duplessis avant lui, Maurice Yvart ensuite, mettent cette idée en valeur. Basée sur une démarche rigoureuse, l’interprétation est solide. Elle n’est pourtant pas déterminante et l’on peut se demander pourquoi le fleuve « Valmont » donne ce nom à son point d’embouchure ? La mer n’est-elle pas aussi nourricière ?

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Etymologie de Fécamp d’après Maurice Yvart, 1972

De plus, cette théorie n’est reprise ni par Jean Renaud , ni par Gillian Fellows-Jensen . Ils ne citent pas Fécamp comme un nom de lieu d’origine scandinave et Jean Renaud, par exemple, étudie seulement un toponyme des abords de Fécamp : « C’est également l’appellatif « garor » qu’on trouve dans (…) Figard (près de Fécamp), mais le mot y prend un sens tout particulier, celui d’enclos à poissons (…). Il s’agit d’anciennes pêcheries. » [2] De même, alors que Maurice Yvart justifie le rattachement à « fisc », poisson, par « la tradition »– due à Dudon de Saint-Quentin – « veut que Fécamp ait été avec Bayeux, mais plus tardivement encore, la dernière ville de Normandie où se parlait encore le norois au XI ème siècle, raison pour laquelle les ducs y faisaient élever leurs enfants » [3] , Gillian Fellows-Jensen affirme qu’il reste, dans la toponymie, peu de traces de l’implantation scandinave autour de Bayeux [4]. Dans les environs de Fécamp, elle note un seul toponyme d’origine scandinave, et deux composés en « -ville » parmi les onze domaines concédés par Richard Ier à l’abbaye entre 1017 et 1025 [5].

Plus tôt, une origine celtique, c’est-à-dire pré-romaine, différente est également attribuée à Fécamp. « Can », traduit par « vallée », est détaché et le début du mot est assimilé à « fiss », courant d’eau. « Fécamp » devient alors « la vallée marécageuse » ou « le lieu où l’on respire un air marécageux » [6]. Ce sens correspond à la géographie du site, mais n’est pas confirmée par les auteurs contemporains. François de Beaurepaire, par exemple, ne retient pas cette signification de « can » pour Cany [7].

 … ou un nom roman ?

Au dix-neuvième siècle, au contraire, l’origine bas-latine, c’est-à-dire romane, est généralement acceptée. Elle donne lieu à deux interprétations. La première définit Fécamp comme « lieu du fisc » [8], mais sans expliquer davantage le sens de cette expression. Elle est aujourd’hui encore attribuée à un groupe de toponymes proches de Fécamp, comme Fescamps (Somme) ou Fesques (Seine-Maritime), y compris par François de Beaurepaire [9], et à bien d’autres communes principalement situées dans l’Est ou le Sud de la France.

La seconde, très appréciée localement et à laquelle se rattache le blason de la ville [10], considère ensemble le toponyme et le récit légendaire de la fondation de l’abbaye. La traduction de l’expression « Fisci campus » ou « fici campus », considérée comme antérieure au terme latin « fiscannum », lie « Fécamp » au figuier sous une forme, « le camp du figuier », alors considérée comme plus honorifique [11]. Elle rattache, en effet, Fécamp à l’Empire romain et interprète son appellation comme le résultat d’une intervention divine. Elle est, en outre, la première à se préoccuper du « p » terminal du signifiant. Elle semble juste si on considère le seul point de vue de l’occupation du site. « Fécamp » est belle et bien peuplée à l’époque gallo-romaine et les multiples vestiges archéologiques découverts au dix-neuvième siècle, par la suite au vingtième, le mettent en évidence [12]. Par contre, l’idée ne peut être autrement corroborée. Elle prend trop de libertés avec la chronologie [13] et la linguistique [14].

Notons, enfin, un « fest camp » attribué comme sens et origine de Fescamps (Somme) au dix-neuvième siècle et retranscrit sous forme de « fête dans le camp ». Critiquant cette hypothèse, l’abbé Martin-Val, en 1891,* la rejète : « cette étymologie, hasardée par plusieurs écrivains, ne nous paraît pas exacte : il faudrait dire ‘festum castrorum’, car ‘campus’ n’a jamais voulu dire camp. » [15]. Il lui préfère un « festum campi » ou « fête dans la plaine », qu’il comprend comme l’expression d’une habitude : celle des hommes de la garnison romaine, placée à Boulogne-la-Grasse, de se divertir dans la plaine située en contre-bas. Cette hypothèse a un mérite, un seul d’ailleurs, celui de nous faire sourire aujourd’hui encore.

Notes

[1F. de Beaurepaire, Les noms des communes et des anciennes paroisses de la Seine-Maritime, p. 77.

[2J. Renaud, Les Vikings et la Normandie, p. 194.

[3M. Yvart, En visitant les musées maritimes et Etymologie de Fécamp.

[4G. Fellows-Jensen, Les noms de lieux d’origine scandinave et la colonisation viking en Normandie, p. 74.

[5id., p. 102.

[6C. Marette, Esquisses historiques sur Fécan, p. 15 et 16.

[7F. de Beaurepaire, La diffusion de la toponymie scandinave dans la Normandie ducale, p. 3.

[8A. Longnon, Les noms de lieu de la France, leur origine, leur signification, leur transformation, note 2312, pages 489-490.

[9F. de Beaurepaire,

[10Voir le Registre des délibérations du Conseil Municipal, année 1790, Archives Municipales de Fécamp et A. Bourienne-Savoye, M-H Desjardins-Menegalli, catalogue de l’exposition « Marins, moines, citoyens fécampois dans la révolution », Musées Municipaux de Fécamp, 1989-1990, p.20.

[11D’après J. Malandain, qui reprend Leroux de Lincy, cette explication se trouve dans un manuscrit de la B.N. daté du XVème siècle et aurait été donnée par les moines.

[12I. Rogeret, Carte archéologique de la Gaule, 76, la Seine-Maritime, p. 264 à 268.

[13Entre la fin de l’occupation militaire romaine (…) et la fondation de l’abbaye (657), cette interprétation ne date pas précisément l’origine de l’appellation.

[14La traduction de « campus » par camp est abusive.

[15Abbé Martin-Val, Histoire de Boulogne-la-Grasse et des autres paroisses érigées sur les terres de la terrière …, p. 261 à 268.

[16E. Nègre, Toponymie générale de la France, page 397.

[17Charte de Charles le Chauve

[18Jean de Fécamp, in voir maîtrise.

[19de “fiscus, i, m”, le trésor, le fisc + adnexus, a, um, attaché à —) « fiscannum » : le lieu attaché au fisc et « fiscannenses » : ceux qui sont attachés au fisc, soit les habitants de ce lieu.

[20A. Vincent, Toponymie de la France, p. 186.

[21id., p. 328, chapitre 860.

[22Sous la direction d’Etienne Mantel et Marie-Luce Merleau, voir bibliographie.

[23Voir fouilles à Fécamp in I. Rogeret + mettre mot.

[24Abbé Martin-Val, op. cit ., p. 7 à 9.

[25Charte : notes dans cahier vert.

[26Archives Départementales de Seine-Maritime.

[27La fondation de l’abbaye de Fécamp, in P. C. Labbé, La vie de Saint Vaneng, p. 45 à 68.

[28Abbé Martin-Val, op. Cit., p. 40 à 42.

[29R. Caron, Corbie en Picardie, de la fondation de l’abbaye…, p. 20.

[30id., p. 209.

[31J. Barbier, Palais et terres du fisc en Neustrie, p.67

[32id., p. 69.

[33id., p. 69.

[34R . Caron, op. cit., p. 216.

[35Carte IGN au 1/25 000è, Rouen-Est, n°3-4, 523-198, sur Servaville-Salmonville.

[36cité dans C. Marette, Esquisses historiques sur Fécan, p. 16.

[37Archives Départementales de Seine-Maritime, dossiers 7h9 et 7H49.

[38M. de Boüard, Histoire de la Normandie, p. 80.

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